Cet article inaugure une rubrique qui me tient particulièrement à coeur : La communauté Cri de Chisasibi. Il n’est pas facile d’aborder cette partie du projet. La barrière du language et le peu de rencontres limitent ma vision des choses et je ne souhaite pas aborder cette partie d’un point de vue théorique (comme pour le projet principal).
Hier, à Nouchimi, j’ai eu l’opportunité de discuter un peu avec un homme qui sort de l’ordinaire, un homme qui suscite le respect de tous, Jimmy Neacappo. Par ici, il y a une expression qui revient souvent quand son nom passe dans la discussion : « c’est un vrai ». Je vais vous détailler ma brève rencontre avec lui, elle montre bien je pense la signification de cette expression.
Contexte
Nouchimi, c’est une pourvoirie, spécialisée dans la chasse d’hiver au caribou. C’est aussi un passage obligé pour de nombreux Cris qui se rendent à leurs camp. Une halte pour ravitailler en essence, pour prendre une douche ou une poutine. Nouchimi est souvent considérée comme une annexe de Chisasibi : la plupart des gens viennent sans prévenir et sans horaires précis.
Monsieur Neacappo n’agît pas de même. Il appelle avant pour réserver une chambre et donne une heure d’arrivée. Une chambre pour une personne, pour une nuit. Il va arriver à l’heure dite. Il n’exige rien et demande poliment, comme un jeune garçon.
La rencontre
Lorsque vous croisez Monsieur Neacappo, vous êtes marqué par sa stature, sa présence. Grand et large comme un taureau, Les cheveux courts et blanchis par les ans. Oui car Monsieur Neacappo approche de ses 70 ans. Si on ne me l’avais pas dit, je lui aurais donné beaucoup moins. Il est alerte et en forme, la démarche un peu raidie peut-être. Il a gardé un regard d’enfant : il sourit à la vie rien qu’en la regardant.
Je ne l’ai pas vu souvent Monsieur Neacappo. Deux ou trois fois peut-être. Aujourd’hui lorsqu’il me voit, il me demande si j’ai réussi à rejoindre le lac Corvette cet hiver. Il se rappelle de notre dernière rencontre. Lorsque je lui réponds négativement en lui expliquant que je n’ai pas la condition pour le faire actuellement, il sourit et me dit : « Ca prend des raquettes comme les miennes ».
Je m’occupe de lui trouver une chambre pour la nuit et règle les affaires courantes. Le soir, alors qu’Alain lui fait à souper,nous discutons un peu plus. Monsieur Neacappo se rend à son camp situé au nord du réservoir LG4.Il va accueillir des docteurs de Chisasibi pendant quelques jours et doit préparer les pistes pour leur rendre le séjour agréable.
Je vais rester quelques jours.Il fait beau et le travail est facile. Préparer le camp, faire la piste vers un autre de mes camps 40km plus au nord, puis vers un autre 55km plus haut. Un peu de chasse entre temps.
Il me montre la carte et m’indique son itinéraire. C’est vrai qu’en motoneige, ce n’est pas si loin. Mais faire cela seul n’est vraiment pas courant. Ensuite, nous parlons des mois à venir. Il se prépare pour son grand voyage de l’hiver. En mars, il va en effet partir de son camp pour rejoindre le nord du réservoir LG3. En raquettes et toboggan. Seul. À vol d’oiseau, cela correspond à plus de 200km.
Mais je dois me refaire les muscles des cuisses avant ça
Très intéressé, je lui pose alors beaucoup de questions. Pourquoi en mars, est ce pour attendre que la neige croûte un peu ? réponse :
La neige n’a aucune importance. J’ai de bonnes raquettes. J’attends juste que le jour dure plus longtemps. Je peux alors faire plus de chemin et prendre le temps de monter le camp, trouver la nourriture.
En combien de temps prévoyez vous de faire le trajet ?
Aucune idée. Aucune importance. « No rush ». Certains jours je ne bougerais pas, je chasserais pour les jours suivants.
La discussion tourne ensuite sur la faune. Il m’apprends que dans son secteur, il y a des caribous toute l’année. Que les loups ne les affolent pas trop car ceux ci s’occupent plus des migrants, car il y’a plus de bêtes blessés parmi celles-ci. Il n’a surement pas lu tous les bouquins que j’ai lu sur les loups mais il les connaît bien, il les fréquente depuis toujours.
Nous nous quittons ensuite, il va rejoindre sa chambre pour la nuit. Le lendemain, il fait son plein d’essence après son déjeuner. Il regarde le ciel bleu sans nuages et attend paisiblement, le visage au soleil.
Beautiful day
Je le regarde repartir. J’aurais aimé le suivre et apprendre de lui. A chaque fois que je le vois, ca me fait quelque chose. C’est très difficile à retranscrire comme rencontre. Ce Monsieur est un mélange de sérenité, d’expérience, d’humilité et de simplicité.
Il m’a fait un beau cadeau également. Lors de notre discussion de la veille, lorsqu’il me parlait de sa prochaine expédition, je lui ai dis combien j’étais impressionné et que je ne serais pas capable de faire pareil. Sa réponse fût courte et simple :
Bien sur que tu pourrais le faire. Ce n’est pas compliqué, moi j’ai des bonnes raquettes.
Bien sur, c’est plus compliqué que cela. Évidemment, ce n’est pas qu’une histoire de raquettes, je le sais. Mais une réponse comme celle là,venant d’un homme tel que lui, cela fait chaud au coeur je vous assure.
Au revoir Monsieur Neacappo, bonne vadrouille. J’ai hâte de vous revoir de nouveau.